Double
Assassinat dans la rue Morgue
par
Edgar Allan Poe
Quelle chanson chantaient
les sirènes ? Quel nom Achille avait-il pris, quand il se cachait parmi
les femmes ? - Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées
au-delà de toute conjecture.
Sir Thomas Browne.
Les
facultés de l'esprit qu'on définit par le terme analytiques sont
en elles-mêmes fort peu susceptibles d'analyse. Nous ne les apprécions
que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses,
c'est qu'elles sont pour celui qui les possède à un degré
extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l'homme
fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les
exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même l'analyse
prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est
de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions
qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus,
des hiéroglyphes ; il déploie dans chacune des solutions une puissance
de perspicacité qui, dans l'opinion vulgaire, prend un caractère
surnaturel. Les résultats, habilement déduits par l'âme
même et l'essence de sa méthode, ont réellement tout l'air
d'une intuition.
Cette faculté de résolution tire peut-être une grande force
de l'étude des mathématiques, et particulièrement de la
très haute branche de cette science, qui, fort improprement et simplement
en raison de ses opérations rétrogrades, a été nommée
l'analyse, comme si elle était l'analyse par excellence. Car, en somme,
tout calcul n'est pas en soi une analyse. Un joueur d'échecs, par exemple,
fait fort bien l'un sans l'autre. Il suit de là que le jeu d'échecs,
dans ses effets sur la nature spirituelle, est fort mal apprécié.
Je ne veux pas écrire ici un traité de l'analyse, mais simplement
mettre en tête d'un récit passablement singulier quelques observations
jetées tout à fait à l'abandon et qui lui serviront de
préface.
Je prends donc cette occasion de proclamer que la haute puissance de la réflexion
est bien plus activement et plus profitablement exploitée par le modeste
jeu de dames que par toute la laborieuse futilité des échecs.
Dans ce dernier jeu, où les pièces sont douées de mouvements
divers et bizarres, et représentent des valeurs diverses et variées,
la complexité est prise - erreur fort commune - pour de la profondeur.
L'attention y est puissamment mise en jeu. Si elle se relâche d'un instant,
on commet une erreur, d'où il résulte une perte ou une défaite.
Comme les mouvements possibles sont non seulement variés, mais inégaux
en puissance, les chances de pareilles erreurs sont très multipliées
; et dans neuf cas sur dix, c'est le joueur le plus attentif qui gagne et non
pas le plus habile. Dans les dames, au contraire, où le mouvement est
simple dans son espèce et ne subit que peu de variations, les probabilités
d'inadvertance sont beaucoup moindres, et l'attention n'étant pas absolument
et entièrement accaparée, tous les avantages remportés
par chacun des joueurs ne peuvent être remportés que par une perspicacité
supérieure.
Pour laisser là ces abstractions, supposons un jeu de dames où
la totalité des pièces soit réduite à quatre dames,
et où naturellement il n'y ait pas lieu de s'attendre à des étourderies.
Il est évident qu'ici la victoire ne peut être décidée,
- les deux parties étant absolument égales, - que par une tactique
habile, résultat de quelque puissant effort de l'intellect. Privé
des ressources ordinaires, l'analyste entre dans l'esprit de son adversaire,
s'identifie avec lui, et souvent découvre d'un seul coup d'oeil l'unique
moyen - un moyen quelquefois absurdement simple - de l'attirer dans une faute
ou de le précipiter dans un faux calcul.
On a longtemps cité le whist pour son action sur la faculté du
calcul ; et on a connu des hommes d'une haute intelligence qui semblaient y
prendre un plaisir incompréhensible et dédaigner les échecs
comme un jeu frivole. En effet, il n'y a aucun jeu analogue qui fasse plus travailler
la faculté de l'analyse. Le meilleur joueur d'échecs de la chrétienté
ne peut guère être autre chose que le meilleur joueur d'échecs
; mais la force au whist implique la puissance de réussir dans toutes
les spéculations bien autrement importantes où l'esprit lutte
avec l'esprit.
Quand je dis la force, j'entends cette perfection dans le jeu qui comprend l'intelligence
de tous les cas dont on peut légitimement faire son profit. Ils sont
non seulement divers, mais complexes, et se dérobent souvent dans des
profondeurs de la pensée absolument inaccessibles à une intelligence
ordinaire.
Observer attentivement, c'est se rappeler distinctement ; et, à ce point
de vue, le joueur d'échecs capable d'une attention très intense
jouera fort bien au whist, puisque les règles de Hoyle, basées
elles mêmes sur le simple mécanisme du jeu, sont facilement et
généralement intelligibles.
Aussi, avoir une mémoire fidèle et procéder d'après
le livre sont des points qui constituent pour le vulgaire le summum du bien
jouer. Mais c'est dans les cas situés au-delà de la règle
que le talent de l'analyste se manifeste ; il fait en silence une foule d'observations
et de déductions. Ses partenaires en font peut-être autant ; et
la différence d'étendue dans les renseignements ainsi acquis ne
gît pas tant dans la validité de la déduction que dans la
qualité de l'observation. L'important, le principal est de savoir ce
qu'il faut observer. Notre joueur ne se confine pas dans son jeu, et, bien que
ce jeu soit l'objet actuel de son attention, il ne rejette pas pour cela les
déductions qui naissent d'objets étrangers au jeu. Il examine
la physionomie de son partenaire, il la compare soigneusement avec celle de
chacun de ses adversaires. Il considère la manière dont chaque
partenaire distribue ses cartes ; il compte souvent, grâce aux regards
que laissent échapper les joueurs satisfaits, les atouts et les honneurs,
un à un. Il note chaque mouvement de la physionomie, à mesure
que le jeu marche, et recueille un capital de pensées dans les expressions
variées de certitude, de surprise, de triomphe ou de mauvaise humeur.
A la manière de ramasser une levée, il devine si la même
personne en peut faire une autre dans la suite. Il reconnaît ce qui est
joué par feinte à l'air dont c'est jeté sur la table. Une
parole accidentelle, involontaire, une carte qui tombe, ou qu'on retourne par
hasard, qu'on ramasse avec anxiété ou avec insouciance ; le compte
des levées et l'ordre dans lequel elles sont rangées ; l'embarras,
l'hésitation, la vivacité, la trépidation, - tout est pour
lui symptôme, diagnostic, tout rend compte de cette perception, - intuitive
en apparence, - du véritable état des choses. Quand les deux ou
trois premiers tours ont été faits, il possède à
fond le jeu qui est dans chaque main, et peut dès lors jouer ses cartes
en parfaite connaissance de cause, comme si tous les autres joueurs avaient
retourné les leurs.
La faculté d'analyse ne doit pas être confondue avec la simple
ingéniosité ; car, pendant que l'analyste est nécessairement
ingénieux, il arrive souvent que l'homme ingénieux est absolument
incapable d'analyse. La faculté de combinaison, ou constructivité,
à laquelle les phrénologues - ils ont tort, selon moi, - assignent
un organe à part, en supposant qu'elle soit une faculté primordiale,
a paru dans des êtres dont l'intelligence était limitrophe de l'idiotie,
assez souvent pour attirer l'attention générale des écrivains
psychologistes. Entre l'ingéniosité et l'aptitude analytique,
il y a une différence beaucoup plus grande qu'entre l'imaginative et
l'imagination, mais d'un caractère rigoureusement analogue. En somme,
on verra que l'homme ingénieux est toujours plein d'imaginative, et que
l'homme vraiment imaginatif n'est jamais autre chose qu'un analyste.
Le récit qui suit sera pour le lecteur un commentaire lumineux des propositions
que je viens d'avancer.
Je demeurais à Paris, - pendant le printemps et une partie de l'été
de 18.. , - et j'y fis la connaissance d'un certain C. Auguste Dupin. Ce jeune
gentleman appartenait à une excellente famille, une famille illustre
même ; mais, par une série d’événements malencontreux,
il se trouva réduit à une telle pauvreté, que l'énergie
de son caractère y succomba, et qu'il cessa de se pousser dans le monde
et de s'occuper du rétablissement de sa fortune. Grâce à
la courtoisie de ses créanciers, il resta en possession d'un petit reliquat
de son patrimoine ; et, sur la rente qu'il en tirait, il trouva moyen, par une
économie rigoureuse, de subvenir aux nécessités de la vie,
sans s'inquiéter autrement des superfluités. Les livres étaient
véritablement son seul luxe, et à Paris on se les procure facilement.
Notre première connaissance se fit dans un obscur cabinet de lecture
de la rue Montmartre, par ce fait fortuit que nous étions tous deux à
la recherche d'un même livre, fort remarquable et fort rare ; cette coïncidence
nous rapprocha. Nous nous vîmes toujours de plus en plus. Je fus profondément
intéressé par sa petite histoire de famille, qu'il me raconta
minutieusement avec cette candeur et cet abandon, - ce sans-façon du
moi, - qui est le propre de tout Français quand il parle de ses propres
affaires.
Je fus aussi fort étonné de la prodigieuse étendue de ses
lectures, et par-dessus tout je me sentis l'âme prise par l'étrange
chaleur et la vitale fraîcheur de son imagination. Cherchant dans Paris
certains objets qui faisaient mon unique étude, je vis que la société
d'un pareil homme serait pour moi un trésor inappréciable, et
dès lors je me livrai franchement à lui. Nous décidâmes
enfin que nous vivrions ensemble tout le temps de mon séjour dans cette
ville ; et, comme mes affaires étaient un peu moins embarrassées
que les siennes, je me chargeai de louer et de meubler dans un style approprié
à la mélancolie fantasque de nos deux caractères, une maisonnette
antique et bizarre que des superstitions dont nous ne daignâmes pas nous
enquérir avaient fait déserter, - tombant presque en ruine, et
située dans une partie reculée et solitaire du faubourg Saint-Germain.
Si la routine de notre vie dans ce lieu avait été connue du monde,
nous eussions passé pour deux fous, - peut-être pour des fous d'un
genre inoffensif. Notre réclusion était complète; nous
ne recevions aucune visite. Le lieu de notre retraite était resté
un secret - soigneusement gardé - pour mes anciens camarades ; et il
y avait plusieurs années que Dupin avait cessé de voir du monde
et de se répandre dans Paris. Nous ne vivions qu'entre nous. Mon ami
avait une bizarrerie d'humeur, - car comment définir cela? - c'était
d'aimer la nuit pour l'amour de la nuit ; la nuit était sa passion ;
et je tombai moi-même tranquillement dans cette bizarrerie, comme dans
toutes les autres qui lui étaient propres, me laissant aller au courant
de toutes ses étranges originalités avec un parfait abandon. La
noire divinité ne pouvait pas toujours demeurer avec nous ; mais nous
en faisions la contrefaçon. Au premier point du jour, nous fermions tous
les lourds volets de notre masure, nous allumions un couple de bougies fortement
parfumées, qui ne jetaient que des rayons très faibles et très
pâles. Au sein de cette débile clarté, nous livrions chacun
notre âme à ses rêves, nous lisions, nous écrivions
ou nous causions, jusqu'à ce que la pendule nous averti du retour de
la véritable obscurité. Alors, nous nous échappions à
travers les rues, bras dessus bras dessous, continuant la conversation du jour,
rôdant au hasard jusqu'à une heure très avancée,
et cherchant à travers les lumières désordonnées
et les ténèbres de la populeuse cité ces innombrables excitations
spirituelles que l'étude paisible ne peut pas donner.
Dans ces circonstances, je ne pouvais m’empêcher de remarquer et
d'admirer, - quoique la riche idéalité dont il était doué
eût dû m'y préparer, une aptitude analytique particulière
chez Dupin. Il semblait prendre un délice âcre à l'exercer,
- peut être même à l'étaler, - et avouait sans façon
tout le plaisir qu'il en tirait. Il me disait à moi, avec un petit rire
tout épanoui, que bien des hommes avaient pour lui une fenêtre
ouverte à l'endroit de leur coeur, et d'habitude il accompagnait une
pareille assertion de preuves immédiates et des plus surprenantes, tirées
d'une connaissance profonde de ma propre personne.
Dans ces moments-là, ses manières étaient glaciales et
distraites ; ses yeux regardaient dans le vide, et sa voix, - une riche voix
de ténor, habituellement, - montait jusqu'à la voix de tête
; c'eût été de la pétulance, sans l'absolue délibération
de son parler et la parfaite certitude de son accentuation. Je l'observais dans
ses allures, et je rêvais souvent à la vieille philosophie de l'âme
double, - je m'amusais à l'idée d'un Dupin double, - un Dupin
créateur et un Dupin analyste.
Qu'on ne s'imagine pas, d'après ce que je viens de dire, que je vais
dévoiler un grand mystère ou écrire un roman. Ce que j'ai
remarqué dans ce singulier Français était simplement le
résultat d'une intelligence surexcitée, malade peut-être.
Mais un exemple donnera une meilleure idée de la nature de ses observations
à l'époque dont il s'agit.
Une nuit, nous flânions dans une longue rue sale, avoisinant le Palais
Royal. Nous étions plongés chacun dans nos propres pensées,
en apparence du moins, et, depuis près d'un quart d'heure, nous n'avions
pas soufflé une syllabe. Tout à coup Dupin lâcha ces paroles
:
- C'est un bien petit garçon, en vérité, et il serait mieux
à sa place au théâtre des Variétés. Cela ne
fait pas l'ombre d'un doute, répliquai-je sans y penser et sans remarquer
d'abord, tant j'étais absorbé, la singulière façon
dont l'interrupteur adaptait sa parole à ma propre rêverie.
Une minute après, je revins à moi, et mon étonnement fut
profond.
- Dupin, dis-je très gravement, voilà qui passe mon intelligence.
Je vous avoue, sans ambages, que j'en suis stupéfié et que j'en
peux à peine croire mes sens. Comment a-t-il pu se faire que vous ayez
deviné que je pensais à ... ?
Mais je m'arrêtai pour m'assurer indubitablement qu'il avait réellement
deviné à qui je pensais.
- A Chantilly ? Dit-il ; pourquoi vous interrompre ? Vous faisiez en vous-même
la remarque que sa petite taille le rendait impropre à la tragédie.
C'était précisément ce qui faisait le sujet de mes réflexions.
Chantilly était un ex-savetier de la rue Saint-Denis qui avait la rage
du théâtre, et avait abordé le rôle de Xerxès
dans la tragédie de Crébillon ; ses prétentions étaient
dérisoires : on en faisait des gorges chaudes.
- Dites-moi, pour l'amour de Dieu! la méthode - si méthode il
y a - à l'aide de laquelle vous avez pu pénétrer mon âme,
dans le cas actuel !
En réalité, j'étais encore plus étonné que
je n'aurais voulu le confesser.
- C'est le fruitier, répliqua mon ami, qui vous a amené à
cette conclusion que le raccommodeur de semelles n'était pas de taille
à jouer Xerxès et tous les rôles de ce genre.
- Le fruitier ! Vous m'étonnez ! Je ne connais de fruitier d'aucune espèce.
- L'homme qui s'est jeté contre vous, quand nous sommes entrés
dans la rue, il y a peut-être un quart d'heure. Je me rappelai alors qu'en
effet un fruitier, portant sur sa tête un grand panier de pommes, m'avait
presque jeté par terre par maladresse, comme nous passions de la rue
C ... dans l'artère principale où nous étions alors. Mais
quel rapport cela avait-il avec Chantilly ? Il m'était impossible de
m'en rendre compte.
Il n'y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami Dupin.
Je vais vous expliquer cela, dit-il, et, pour que vous puissiez comprendre tout
très clairement, nous allons d'abord reprendre la série de vos
réflexions, depuis le moment dont je vous parle jusqu'à la rencontre
du fruitier en question. Les anneaux principaux de la chaîne se suivent
ainsi : Chantilly, Orion, le docteur Nichols, Épicure, la stéréotomie,
les pavés, le fruitier.
Il est peu de personnes qui ne se soient amusées, à un moment
quelconque de leur vie, à remonter le cours de leurs idées et
à rechercher par quels chemins leur esprit était arrivé
à de certaines conclusions. Souvent cette occupation est pleine d'intérêt,
et celui qui l'essaye pour la première fois est étonné
de l'incohérence et de la distance, immense en apparence, entre le point
de départ et le point d'arrivée.
Qu'on juge donc de mon étonnement quand j'entendis mon Français
parler comme il avait fait, et que je fus contraint de reconnaître qu'il
avait dit la pure vérité.
Il continua :
- Nous causions de chevaux - si ma mémoire ne me trompe pas - juste avant
de quitter la rue C ... Ce fut notre dernier thème de conversation. Comme
nous passions dans cette rue-ci, un fruitier, avec un gros panier sur la tête,
passa précipitamment devant nous, vous jeta sur un tas de pavés
amoncelés dans un endroit où la voie est en réparation.
Vous avez mis le pied sur une des pierres branlantes ; vous avez glissé,
vous vous êtes légèrement foulé la cheville ; vous
avez paru vexé, grognon vous avez marmotté quelques paroles ;
vous vous êtes retourné pour regarder le tas, puis vous avez continué
votre chemin en silence. Je n’étais pas absolument attentif à
tout ce que vous faisiez ; mais, pour moi, l'observation est devenue, de vieille
date, une espèce de nécessité.
« Vos yeux sont restés attachés sur le sol, surveillant
avec une espèce d'irritation les trous et les ornières du pavé
( de façon que je voyais bien que vous pensiez toujours aux pierres),
jusqu'à ce que nous eussions atteint le petit passage qu'on nomme le
passage Lamartine , où l'on vient de faire l'essai du pavé de
bois, un système de blocs unis et solidement assemblés. Ici votre
physionomie s'est éclaircie, j'ai vu vos lèvres remuer, et j'ai
deviné, à n'en pas douter, que vous vous murmuriez le mot stéréotomie,
un terme appliqué fort prétentieusement à ce genre de pavage.
Je savais que vous ne pouviez pas dire stéréotomie sans être
induit à penser aux atomes, et de là aux théories d'Épicure
; et, comme dans la discussion que nous eûmes, il n'y a pas longtemps,
à ce sujet, je vous avais fait remarquer que les vagues conjectures de
l'illustre Grec avaient été confirmées singulièrement,
sans que personne y prît garde, par les dernières théories
sur les nébuleuses et les récentes découvertes cosmogoniques,
je sentis que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de se tourner vers
la grande nébuleuse d'Orion ; je m'y attendais certainement. Vous n'y
avez pas manqué, et je fus alors certain d'avoir strictement emboîté
le pas de votre rêverie. Or, dans cette amère boutade sur Chantilly,
qui a paru -hier dans le Musée, l'écrivain satirique, en faisant
des allusions désobligeantes au changement de nom du savetier quand il
a chaussé le cothurne, citait un vers latin dont nous avons souvent causé.
Je veux parler du vers :
Perdidit antiquum littera prima sonum.
Je vous avais dit qu'il avait trait à Orion, qui s'écrivait primitivement
Urion ; et, à cause d'une certaine acrimonie mêlée à
cette discussion, j'étais sûr que vous ne l'aviez pas oubliée.
Il était clair, dès lors, que vous ne pouviez pas manquer d'associer
les deux idées d'Orion et de Chantilly. Cette association d'idées,
je la vis au style du sourire qui traversa vos lèvres. Vous pensiez à
l'immolation du pauvre savetier. Jusque-là, vous aviez marché
courbé en deux mais alors je vous vis vous redresser de toute votre hauteur.
J'étais bien sûr que vous pensiez à la pauvre petite taille
de Chantilly. C'est dans ce moment que j'interrompis vos réflexions pour
vous faire remarquer que c'était un pauvre petit avorton que ce Chantilly,
et qu'il serait bien mieux à sa place au théâtre des Variétés.
Peu de temps après cet entretien, nous parcourions l'édition du
soir de la Gazette des tribunaux, quand les paragraphes suivants attirèrent
notre attention :
« DOUBLE ASSASSINAT DES PLUS SINGULIERS.
Ce matin, vers trois heures, les habitants du quartier Saint-Roch furent réveillés
par une suite de cris effrayants, qui semblaient venir du quatrième étage
d'une maison de la rue Morgue, que l'on savait occupée en totalité
par une dame L'Espanaye et sa fille, mademoiselle Camille L’Espanaye.
Après quelques retards causés par des efforts infructueux pour
se faire ouvrir à l'amiable, la grande porte fut forcée avec une
pince, et huit ou dix voisins entrèrent, accompagnés de deux gendarmes.
» Cependant, les cris avaient cessé ; mais, au moment où
tout ce monde arrivait pêle-mêle au premier étage, on distingua
deux fortes voix, peut-être plus, qui semblaient se disputer violemment
et venir de la partie supérieure de la maison. Quand on arriva au second
palier, ces bruits avaient également cessé, et tout était
parfaitement tranquille. Les voisins se répandirent de chambre en chambre.
Arrivés à une vaste pièce située sur le derrière,
au quatrième étage, et dont on força la porte qui était
fermée, avec la clef en dedans, ils se trouvèrent en face d'un
spectacle qui frappa tous les assistants d'une terreur non moins grande que
leur étonnement.
» La chambre était dans le plus étrange désordre
les meubles brisés et éparpillés dans tous les sens. Il
n'y avait qu'un lit, les matelas en avaient été arrachés
et jetés au milieu du parquet. Sur une chaise, on trouva un rasoir mouillé
de sang ; dans l'âtre, trois longues et fortes boucles de cheveux gris,
qui semblaient avoir été violemment arrachées avec leurs
racines. Sur le parquet gisaient quatre napoléons, une boucle d'oreille
ornée d'une topaze, trois grandes cuillers d'argent, trois plus petites
en métal d'Alger, et deux sacs contenant environ quatre mille francs
en or. Dans un coin, les tiroirs d'une commode étaient ouverts et avaient
sans doute été mis au pillage, bien qu'on y ait trouvé
plusieurs articles intacts. Un petit coffret de fer fut trouvé sous la
literie (non pas sous le bois de lit) ; il était ouvert, avec la clef
de la serrure. Il ne contenait que quelques vieilles lettres et d'autres papiers
sans importance.
» On ne trouva aucune trace de madame L’Espanaye ; mais on remarqua
une quantité extraordinaire de suie dans le foyer ; on fit une recherche
dans la cheminée, et - chose horrible à dire ! - on en tira le
corps de la demoiselle, la tête en bas, qui avait été introduit
de force et poussé par l'étroite ouverture jusqu'à une
distance assez considérable. Le corps était tout chaud. En l'examinant,
on découvrit de nombreuses excoriations, occasionnées sans doute
par la violence avec laquelle il y avait été fourré et
qu’il avait fallu employer pour le dégager. La figure portait quelques
fortes égratignures, et la gorge était stigmatisée par
des meurtrissures noires et de profondes traces d'ongles, comme si la mort avait
eu lieu par strangulation.
» Après un examen minutieux de chaque partie de la maison, qui
n’amena aucune découverte nouvelle, les voisins s'introduisirent
dans une petite cour pavée, située sur le derrière du bâtiment.
Là ,gisait le cadavre de la vieille dame, avec la gorge si parfaitement
coupée, que, quand on essaya de le relever, la tête se détacha
du tronc. Le corps, aussi bien que la tête, était terriblement
mutilé, et celui-ci à ce point qu'il gardait à peine une
apparence humaine.
» Toute cette affaire reste un horrible mystère, et jusqu'à
présent on n'a pas encore découvert, que nous sachions, le moindre
fil conducteur. »
« LE DRAME DE LA RUE MORGUE. - Bon nombre d’individus ont été
interrogés relativement à ce terrible et extraordinaire événement,
mais rien n’a transpiré qui puisse jeter quelque jour sur l'affaire.
Nous donnons ci-dessous les dépositions obtenues -.
> Pauline Dubourg, blanchisseuse, dépose qu'elle a connu les deux
victimes pendant trois ans, et qu'elle a blanchi pour elles pendant tout ce
temps. La vieille dame et sa fille semblaient en bonne intelligence, - très
affectueuses l'une envers l'autre. C'étaient de bonnes payes. Elle ne
peut rien dire relativement à leur genre de vie et à leurs moyens
d'existence. Elle croit que madame L'Espanaye disait la bonne aventure pour
vivre. Cette dame passait pour avoir de l'argent de côté. Elle
n'a jamais rencontré personne dans la maison, quand elle venait rapporter
ou prendre le linge. Elle est sûre que ces dames n'avaient aucun domestique
à leur service. Il lui a semblé qu'il n'y avait de meubles dans
aucune partie de la maison, excepté au quatrième étage.
» Pierre Moreau, marchand de tabac, dépose qu’il fournissait
habituellement madame L’Espanaye, et lui vendait de petites quantités
de tabac, quelquefois en poudre. Il est né dans le quartier et y a toujours
demeuré. La défunte et sa fille occupaient depuis plus de six
ans la maison où l'on a trouvé leurs cadavres. Primitivement elle
était habitée par un bijoutier, qui sous-louait les appartements
supérieurs à différentes personnes. La maison appartenait
à madame L’Espanaye. Elle s'était montrée très
mécontente de son locataire, qui endommageait les lieux ; elle était
venue habiter sa propre maison, refusant d'en louer une seule partie. La bonne
dame était en enfance. Le témoin a vu la fille cinq ou six fois
dans l'intervalle de ces six années. Elles menaient toutes deux une vie
excessivement retirée ; elles passaient pour avoir de quoi. Il a entendu
dire chez les voisins que madame L’Espanaye disait la bonne aventure ;
il ne le croit pas. Il n'a jamais vu personne franchir la porte, excepté
la vieille dame et sa fille, un commissionnaire une ou deux fois, et un médecin
huit ou dix.
» Plusieurs autres personnes du voisinage déposent dans le même
sens. On ne cite personne comme ayant fréquenté la maison. On
ne sait pas si la dame et sa fille avaient des parents vivants. Les volets des
fenêtres de face s'ouvraient rarement. Ceux de derrière étaient
toujours fermés, excepté aux fenêtres de la grande arrière-pièce
du quatrième étage. La maison était une assez bonne maison,
pas trop vieille.
D’Isidore Muset, gendarme, dépose qu'il a été mis
en réquisition, vers trois heures du matin, et qu'il a trouvé
à la grande porte vingt ou trente personnes qui s'efforçaient
de pénétrer dans la maison. Il l’a forcée avec une
baïonnette et non pas avec une pince. Il n'a pas eu grand-peine à
l'ouvrir, parce qu'elle était à deux battants et n'était
verrouillée ni par en haut, ni par en bas. Les cris ont continué
jusqu'à ce que la porte fût enfoncée, puis ils ont soudainement
cessé. On eût dit les cris d'une ou de plusieurs personnes en proie
aux plus vives douleurs ; des cris très hauts, très prolongés,
-.non pas des cris brefs, ni précipités. Le témoin a grimpé
l'escalier. En arrivant au premier palier, il a entendu deux voix qui se discutaient
très haut et très aigrement ; - l'une, une voix rude, l'autre
beaucoup plus aiguë, une voix très singulière. Il a distingué
quelques mots de la première, c'était celle d'un Français.
Il est certain que ce n'est pas une voix de femme. Il a pu distinguer les mots
sacré et diable. La voix aiguë était celle d'un étranger.
Il ne sait pas précisément si c’était une voix d’homme
ou de femme. Il n’a pu deviner ce qu’elle disait, mais il présume
qu’elle parlait espagnol. Ce témoin rend compte de l'état
de la chambre et des cadavres dans les mêmes termes que nous l'avons fait
hier.
» Henri Duval, un voisin, et orfèvre de son état, dépose
qu’il faisait partie du groupe de ceux qui sont entrés les premiers
dans la maison. Confirme généralement le témoignage de
Muset. Aussitôt qu'ils se sont introduits dans la maison, ils ont refermé
la porte pour barrer le passage à la foule qui s'amassait considérablement,
malgré l'heure plus que matinale. La voix aiguë, à en croire
le témoin, était une voix d’italien.
A coup sûr, ce n'était pas une voix française Il ne sait
pas au juste si c'était une voix de femme; cependant, cela pourrait bien
être. Le témoin n'est pas familiarisé avec la langue italienne
; il n'a pu distinguer les paroles, mais il est convaincu d'après l'intonation
que l'individu qui parlait était un Italien. Le témoin a connu
madame L'Espanaye et sa fille. Il a fréquemment causé avec elles.
Il est certain que la voix aiguë n'était celle d'aucune des victimes.
» Odenheimer, restaurateur. Ce témoin s'est offert de lui-même.
Il ne parle pas français, et on l'a interrogé par le canal d'un
interprète. Il est né à Amsterdam. Il passait devant la
maison au moment des cris. Ils ont duré quelques minutes, dix minutes
peut-être. C'étaient des cris prolongés, très hauts,
très effrayants, - des cris navrants. Odenheimer est un de ceux qui ont
pénétré dans la maison. Il confirme le témoignage
précédent, à l'exception d'un seul point. Il est sûr
que la voix aiguë était celle d’un homme, - d’un Français.
Il n'a pu distinguer les mots articulés. On parlait haut et vite, - d'un
ton inégal, - et qui exprimait la crainte aussi bien que la colère.
La voix était âpre, plutôt âpre qu'aiguë. il ne
peut appeler cela précisément une voix aiguë. La grosse voix
dit à plusieurs reprises : Sacré, diable, - et une fois : Mon
Dieu !
» Jules Mignaud, banquier, de la maison Mignaud et fils, rue Deloraine.
Il est l'aîné des Mignaud. Madame L'Espanaye avait quelque fortune.
Il lui avait ouvert un compte dans sa maison, huit ans auparavant, au printemps.
Elle a souvent déposé chez lui de petites sommes d'argent. Il
ne lui a rien délivré jusqu'au troisième jour avant sa
mort, où elle est venue lui demander en personne une somme de quatre
mille francs. Cette somme lui a été payée en or, et un
commis a été chargé de la lui porter chez elle.
> Adolphe Lebon, commis chez Mignaud et fils, dépose que, le jour
en question, vers midi, il a accompagné madame L'Espanaye à son
logis, avec les quatre mille francs, en deux sacs. Quand la porte s'ouvrit,
mademoiselle L'Espanaye parut, et lui prit des mains l'un des deux sacs, pendant
que la vieille dame le déchargeait de l'autre. Il les salua et partit.
Il n'a vu personne dans la rue en ce moment. C'est une rue borgne, très
solitaire.
» William Bird, tailleur dépose qu'il est un de ceux qui se sont
introduits dans la maison. Il est Anglais. Il a vécu deux ans à
Paris. Il est un des premiers qui ont monté l'escalier. Il a entendu
les voix qui se disputaient. La voix rude était celle d'un Français.
Il a pu distinguer quelques mots, mais il ne se les rappelle pas. Il a entendu
distinctement sacré et mon Dieu. C'était en ce moment un bruit
comme de plusieurs personnes qui se battent, - le tapage d'une lutte et d'objets
qu'on brise. La voix aiguë était très forte, plus forte que
la voix rude. Il est sûr que ce n'était pas une voix d'Anglais.
Elle lui sembla une voix d'Allemand ; peut-être bien une voix de »
Quatre des témoins ci-dessus mentionnés ont été
assignés de nouveau, et ont déposé que la porte de la chambre
où fut trouvé le corps de mademoiselle L’Espanaye était
fermée en dedans quand ils y arrivèrent. Tout était parfaitement
silencieux ; ni gémissements, ni bruits d'aucune espèce. Après
avoir forcé la porte, ils ne virent personne.
» Les fenêtres, dans la chambre de derrière et dans celle
de face, étaient fermées et solidement assujetties en dedans.
Une porte de communication était fermée, mais pas à clef.
La porte qui conduit de la chambre du devant au corridor était fermée
à clef, et la clef en dedans ; une petite pièce sur le devant
de la maison, au quatrième étage, à l'entrée du
corridor, ouverte, et la porte entrebâillée ; cette pièce,
encombrée de vieux bois de lit, de malles, etc. On a soigneusement dérangé
et visité tous ces objets. Il n'y a pas un pouce d'une partie quelconque
de la maison qui n'ait été soigneusement visité. On a fait
pénétrer des ramoneurs dans les cheminées. La maison est
à quatre étages avec des mansardes. Une trappe qui donne sur le
toit était condamnée et solidement fermée avec des clous
; elle ne semblait pas avoir été ouverte depuis des années.
Les témoins varient sur la durée du temps écoulé
entre le moment où l'on a entendu les voix qui se disputaient et celui
où l'on a forcé la porte de la chambre. Quelques-uns l'évaluent
trop court, deux ou trois minutes, - d'autres, cinq minutes. La porte ne fut
ouverte qu'à grand-peine.
» Alfonso Garcio, entrepreneur des pompes funèbres, dépose
qu'il demeure rue Morgue. Il est né en Espagne. Il est un de ceux qui
ont pénétré dans la maison. Il n'a pas monté l'escalier.
Il a les nerfs très délicats, et redoute les conséquences
d'une violente agitation nerveuse. Il a entendu les voix qui se disputaient.
La grosse voix était celle d'un Français. Il n'a pu distinguer
ce quelle disait. La voix aiguë était celle d'un Anglais, il en
est bien sûr. Le témoin ne sait pas l'anglais, mais il juge d'après
l'intonation.
» Alberto Montani, confiseur, dépose qu'il fut des premiers qui
montèrent l'escalier. Il a entendu les voix en question. La voix rauque
était celle d'un Français. Il a distingué quelques mots.
L'individu qui parlait semblait faire des remontrances. Il n'a pas pu deviner
ce que disait la voix aiguë. Elle parlait vite et par saccades. Il l'a
prise pour la voix d'un Russe. Il confirme en général les témoignages
précédents. Il est Italien ; il avoue qu'il n'a jamais causé
avec un Russe.
» Quelques témoins, rappelés, certifient que les cheminées
dans toutes les chambres, au quatrième étage, sont trop étroites
pour livrer passage à un être humain. Quand ils ont parlé
de ramonage, ils voulaient parler de ces brosses en forme de cylindres dont
on se sert pour nettoyer les cheminées. On a fait passer ces brosses
du haut au bas dans tous les tuyaux de la maison. Il n'y a sur le derrière
aucun passage qui ait pu favoriser la fuite d'un assassin, pendant que les témoins
montaient l'escalier. Le corps de mademoiselle L'Espanaye était si solidement
engagé dans la cheminée, qu'il a fallu, pour le retirer, que quatre
ou cinq des témoins réunissent leurs forces.
» Paul Dumas, médecin, dépose qu'il a été
appelé au point du jour pour examiner les cadavres. Ils gisaient tous
les deux sur le fond de sangle du lit dans la chambre où avait été
trouvée mademoiselle L'Espanaye. Le corps de la jeune dame était
fortement meurtri et excorié. Ces particularités s'expliquent
suffisamment par le fait de son introduction dans la cheminée. La gorge
était singulièrement écorchée. Il y avait, juste
au-dessous du menton, plusieurs égratignures profondes, avec une rangée
de taches livides, résultant évidemment de la pression des doigts.
La face était affreusement décolorée, et les globes des
yeux sortaient de la tête. La langue était coupée à
moitié. Une large meurtrissure se manifestait au creux de l'estomac,
produite, selon toute apparence, par la pression d'un genou. Dans l'opinion
de M. Dumas, mademoiselle L’Espanaye avait été étranglée
par un ou par plusieurs individus inconnus.
» Le corps de la mère était horriblement mutilé.
Tous les os de la jambe et du bras gauche plus ou moins fracassés ; le
tibia gauche brisé en esquilles, ainsi que les côtes du même
côté. Tout le corps affreusement meurtri et décoloré.
Il était impossible de dire comment de pareils coups avaient été
portés. Une lourde massue de bois ou une large pince de fer, une arme
grosse, pesante et contondante aurait pu produire de pareils résultats,
et encore, maniée par les mains d'un homme excessivement robuste. Avec
n'importe quelle arme, aucune femme n'aurait pu frapper de tels coups. La tête
de la défunte, quand le témoin la vit était entièrement
séparée du tronc, et, comme le reste, singulièrement broyée.
La gorge évidemment avait été tranchée avec un instrument
très affilé, très probablement un rasoir.
» Alexandre Etienne, chirurgien, a été appelé en
même temps que M. Dumas pour visiter les cadavres ; il confirme le témoignage
et l'opinion de M. Dumas.
» Quoique plusieurs autres personnes aient été interrogées,
on n'a pu obtenir aucun autre renseignement d'une valeur quelconque. Jamais
assassinat si mystérieux, si embrouillé, n’a été
commis à Paris, si toutefois il y a eu assassinat.
» La police est absolument déroutée, - cas fort usité
dans les affaires de cette nature. Il est vraiment impossible de retrouver le
fil de cette affaire. »
L'édition du soir constatait qu'il régnait une agitation permanente
dans le quartier Saint-Roch ; que les lieux avaient été l'objet
d'un second examen, que les témoins avaient été interrogés
de nouveau, mais tout cela sans résultat. Cependant, un post-scriptum
annonçait qu'Adolphe Lebon, le commis de la maison de banque, avait été
arrêté et incarcéré, bien que rien dans les faits
déjà connus ne parût suffisant pour l'incriminer.
Dupin semblait s'intéresser singulièrement à la marche
de cette affaire, autant, du moins, que j'en pouvais juger par ses manières,
car il ne faisait aucun commentaire. Ce fut seulement après que le journal
eut annoncé l'emprisonnement de Lebon qu'il me demanda quelle opinion
j'avais relativement à ce double meurtre.
Je ne pus que lui confesser que j'étais comme tout Paris, et que je le
considérais comme un mystère insoluble. Je ne voyais aucun moyen
d'attraper la trace du meurtrier.
- Nous ne devons pas juger des moyens possibles, dit Dupin, par une instruction
embryonnaire. La police parisienne, si vantée pour sa pénétration,
est très rusée, rien de plus. Elle procède sans méthode,
elle n'a pas d'autre méthode que celle du moment. On fait ici un grand
étalage de mesures, mais il arrive souvent qu'elles sont si intempestives
et si mal appropriées au but, qu'elles font penser à M. Jourdain,
qui demandait sa robe de chambre - pour mieux entendre la musique. Les résultats
obtenus sont quelquefois surprenants, mais ils sont, pour la plus grande partie,
simplement dus à la diligence et à l'activité. Dans le
cas où ces facultés sont insuffisantes, les plans ratent. Vidocq,
par exemple, était bon pour deviner ; c'était un homme de patience
mais sa pensée n'étant pas suffisamment éduquée,
il faisait continuellement fausse route, par l'ardeur même de ses investigations.
Il diminuait la force de sa vision en regardant l'objet de trop près.
Il pouvait peut-être voir un ou deux points avec une netteté singulière,
mais, par le fait même de son procédé, il perdait l'aspect
de l'affaire prise dans son ensemble. Cela peut s'appeler le moyen d'être
trop profond. La vérité n'est pas toujours ans un puits. En somme,
quant à ce qui regarde les notions qui nous intéressent de plus
près, je crois qu'elle est invariablement à la surface. Nous la
cherchons dans la profondeur de la vallée : c'est du sommet des montagnes
que nous la découvrirons.
» On trouve dans la contemplation des corps célestes des exemples
et des échantillons excellents de ce genre d'erreur. Jetez sur une étoile
un rapide coup d'oeil, regardez-la obliquement, en tournant vers elle la partie
latérale de la rétine (beaucoup plus sensible à une lumière
faible que la partie centrale), et vous verrez l'étoile distinctement
; vous aurez l'appréciation la plus juste de son éclat, éclat
qui s'obscurcit à proportion que vous dirigez votre point de vue en plein
sur elle.
» Dans le dernier cas, il tombe sur l'oeil un plus grand nombre de rayons
; mais, dans le premier, il y a une réceptibilité plus complète,
une susceptibilité beaucoup plus vive. Une profondeur outrée affaiblit
la pensée et la rend perplexe ; et il est possible de faire disparaître
Vénus elle-même du firmament par une attention trop soutenue, trop
concentrée, trop directe.
» Quant à cet assassinat, faisons nous-mêmes un examen avant
de nous former une opinion. Une enquête nous procurera de l'amusement
(je trouvai cette expression bizarre, appliquée au cas en question, mais
e ne dis mot) ; et, en outre, Lebon m'a rendu un service pour lequel je ne veux
pas me montrer ingrat. Nous irons sur les lieux, nous les examinerons de nos
propres yeux. Je connais G. . ., le préfet de police, et nous obtiendrons
sans peine l'autorisation nécessaire.
L'autorisation fut accordée, et nous allâmes tout droit à
la rue Morgue. C'est un de ces misérables passages qui relient la rue
Richelieu à la rue Saint-Roch. C'était dans l'après-midi,
et il était déjà tard quand nous y arrivâmes, car
ce quartier est situé à une grande distance de celui que nous
habitions. Nous trouvâmes bien vite la maison, car il y avait une multitude
de gens qui contemplaient de l'autre côté de la rue les volets
fermés, avec une curiosité badaude. C'était une maison
comme toutes les maisons de Paris, avec une porte cochère, et sur l'un
des côtés une niche vitrée avec un carreau mobile, représentant
la loge du concierge. Avant d'entrer, nous remontâmes la rue, nous tournâmes
dans une allée, et nous passâmes ainsi sur les derrières
de la maison. Dupin, pendant ce temps, examinait tous les alentours, aussi bien
que la maison, avec une attention minutieuse dont je ne pouvais pas deviner
l'objet.
Nous revînmes sur nos pas vers la façade de la maison ; nous sonnâmes,
nous montrâmes notre pouvoir, et les agents nous permirent d'entrer. Nous
montâmes jusqu'à la chambre où on avait trouvé le
corps de mademoiselle L'Espanaye, et où gisaient encore les deux cadavres.
Le désordre de la chambre avait été respecté, comme
cela se pratique en pareil cas. Je ne vis rien de plus que ce qu'avait constaté
la Gazette des tribunaux. Dupin analysait minutieusement toutes choses, sans
en excepter les corps des victimes. Nous passâmes ensuite dans les autres
chambres, et nous descendîmes dans les cours, toujours accompagnés
par un gendarme. Cet examen dura fort longtemps, et il était nuit quand
nous quittâmes la maison. En retournant chez nous, mon camarade s'arrêta
quelques minutes dans les bureaux d'un journal quotidien.
J'ai dit que mon ami avait toutes sortes de bizarreries, et que je les ménageais
(car ce mot n'a pas d'équivalent en anglais). Il entrait maintenant dans
sa fantaisie de se refuser à toute conversation relativement à
l'assassinat, jusqu'au lendemain à midi. Ce fut alors qu'il me demanda
brusquement si j'avais remarqué quelque chose de particulier sur le théâtre
du crime.
Il y eut dans sa manière de prononcer le mot particulier un accent qui
me donna le frisson sans que je susse pourquoi.
- Non, rien de particulier, dis-je, rien d'autre, du moins, que ce que nous
avons lu tous deux dans le journal.
- La Gazette, reprit-il, n'a pas, je le crains, pénétré
l'horreur insolite de l'affaire. Mais laissons là les opinions niaises
de ce papier. Il me semble que le mystère est considéré
comme insoluble, par la raison même qui devrait le faire regarder comme
facile à résoudre, je veux parler du caractère excessif
sous lequel il apparaît. Les gens de police sont confondus par l'absence
apparente de motifs légitimant, non le meurtre en lui-même, mais
l'atrocité du meurtre. Ils sont embarrassés aussi par l'impossibilité
apparente de concilier les voix qui se disputaient avec ce fait qu'on n'a trouvé
en haut de l'escalier d'autre personne que mademoiselle L'Espanaye, assassinée,
et qu'il n'y avait aucun moyen de sortir sans être vu des gens qui montaient
l'escalier. L'étrange désordre de la chambre, - le corps fourré,
la tête en bas, dans la cheminée, - l'effrayante mutilation du
corps de la vieille dame, - ces considérations, jointes à celles
que j'ai mentionnées et à d'autres dont je n'ai pas besoin de
parler, ont suffi pour paralyser l'action des agents du ministère et
pour dérouter complètement leur perspicacité si vantée.
Ils ont commis la très grosse et très commune faute de confondre
l'extraordinaire avec l'abstrus. Mais c'est justement en suivant ces déviations
du cours ordinaire de la nature que la raison trouvera son chemin, si la chose
est possible, et marchera vers la vérité. Dans les investigations
du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se demander comment les
choses se sont passées, qu'étudier en quoi elles se distinguent
de tout ce qui est arrivé jusqu'à présent. Bref, la facilité
avec laquelle j'arriverai, - ou je suis déjà arrivé, -
à la solution du mystère, est en raison directe de son insolubilité
apparente aux yeux de la police.
Je fixai mon homme avec un étonnement muet.
- J'attends maintenant, continua-t-il en jetant un regard sur la porte de notre
chambre, j'attends un individu qui, bien qu'il ne soit peut-être pas l'auteur
de cette boucherie, doit se trouver en partie impliqué dans sa perpétration.
Il est probable qu'il est innocent de la partie atroce du crime. J'espère
ne pas me tromper dans cette hypothèse ; car c'est sur cette hypothèse
que je fonde l'espérance de déchiffrer l'énigme entière.
J'attends l'homme ici, - dans cette chambre, - d'une minute à l'autre.
Il est vrai qu'il peut fort bien ne pas venir, mais il y a quelques probabilités
pour qu'il vienne. S'il vient, il sera nécessaire de le garder. Voici
des pistolets, et nous savons tous deux à quoi ils servent quand l'occasion
l'exige.
Je pris les pistolets, sans trop savoir ce que je faisais, pouvant à
peine en croire mes oreilles, - pendant que Dupin continuait, à peu près
comme dans un monologue. J'ai déjà parlé de ses manières
distraites dans ces moments-là. Son discours s'adressait à moi
; mais sa voix, quoique montée à un diapason fort ordinaire, avait
cette intonation que l'on prend d'habitude en parlant à quelqu'un placé
à une grande distance. Ses yeux, d'une expression vague, ne regardaient
que le mur.
- Les voix qui se disputaient, disait-il, les voix entendues par les gens qui
montaient l'escalier n'étaient pas celles de ces malheureuses femmes,
- cela est plus que prouvé par l'évidence. Cela nous débarrasse
pleinement de la question de savoir si la vieille dame aurait assassiné
sa fille et se serait ensuite suicidée.
» Je ne parle de ce cas que par amour de la méthode ; car la force
de madame L'Espanaye eût été absolument insuffisante pour
introduire le corps de sa fille dans la cheminée, de la façon
où on l'a découvert ; et la nature des blessures trouvées
sur sa propre personne exclut entièrement l'idée de suicide. Le
meurtre a donc été commis par des tiers, et les voix de ces tiers
sont celles qu'on a entendues se quereller.
» Permettez-moi maintenant d'appeler votre attention, - non pas sur les
dépositions relatives à ces voix, - mais sur ce qu'il y a de particulier
dans ces dépositions. Y avez-vous remarqué quelque chose de particulier
?
- Je remarquai que, pendant que tous les témoins Raccordaient à
considérer la grosse voix comme étant celle d'un Français,
il y avait un grand désaccord relativement à la voix aiguë,
ou, comme l'avait définie un seul individu, à la voix âpre.
- Cela constitue l'évidence, dit Dupin, mais non la particularité
de l'évidence. Vous n'avez rien observé de distinctif cependant
il y avait quelque chose à observer. Les témoins, remarquez-le
bien, sont d’accord sur la grosse voix ; là-dessus, il y a unanimité.
Mais relativement à la voix aiguë, il y a une particularité,
- elle ne consiste pas dans leur désaccord, - mais en ceci que, quand
un Italien, un Anglais, un Espagnol, un Hollandais, essayent de la décrire,
chacun en parle comme d'une voix d'étranger, chacun est sûr que
ce n'était pas la voix d'un de ses compatriotes.
» Chacun la compare, non pas à la voix d'un individu dont la langue
lui serait familière, mais justement au contraire. Le Français
présume que c'était une voix d'Espagnol, et il aurait pu distinguer
quelque mots s'il était familiarisé avec l'espagnol. Le Hollandais
affirme que c'était la voix d'un Français ; mais il est établi
que le témoin, ne sachant pas le français, a été
interrogé par le canal d'un interprète. L'Anglais pense que c'était
la voix d'un Allemand, et il n'entend pas l'allemand. L'Espagnol est positivement
sûr que c'était la voix d'un Anglais, mais il en juge uniquement
par l'intonation, car il n'a aucune connaissance de l'anglais. L'Italien croit
à une voix de Russe, mais il n'a jamais causé avec une personne
native de Russie. Un autre Français, cependant, diffère du premier,
et il est certain que c'était une voix d'italien ; mais, n'ayant pas
la connaissance de cette langue, il fait comme l'Espagnol, il tire sa certitude
de l'intonation. Or, cette voix était donc bien insolite et bien étrange,
qu'on ne pût obtenir à son égard que de pareils témoignages
? Une voix dans les intonations de laquelle des citoyens des cinq grandes parties
de l'Europe n'ont rien pu reconnaître qui leur fût familier! Vous
me direz que c'était peut-être la voix d'un Asiatique ou d'un Africain.
Les Africains et les Asiatiques n'abondent pas à Paris ; mais, sans nier
la possibilité du cas j'appellerai simplement votre attention sur trois
points. » Un témoin dépeint la voix ainsi : plutôt
âpre qu'aiguë. Deux autres en parlent comme d'une voix brève
et saccadée. Ces témoins n'ont distingué aucune parole,
- aucun son ressemblant à des paroles.
» Je ne sais pas, continua Dupin, quelle impression j’ai pu faire
sur votre entendement ; mais je n'hésite pas à affirmer qu'on
peut tirer des déductions légitimes de cette partie même
des dépositions, - la partie relative aux deux voix, - la grosse voix
et la voix aiguë - très suffisantes en elles-mêmes pour créer
un soupçon qui indiquerait la route dans toute investigation ultérieure
du mystère.
» J'ai dit : déductions légitimes, mais cette expression
ne rend pas complètement ma pensée. Je voulais faire entendre
que ces déductions sont les seules convenables, et que ce soupçon
en surgit inévitablement comme le seul résultat possible. Cependant,
de quelle nature est ce soupçon, je ne vous le dirai pas immédiatement.
Je désire simplement vous démontrer que ce soupçon était
plus que suffisant pour donner un caractère décidé, une
tendance positive à l'en quête que je voulais faire dans la chambre.
» Maintenant, transportons-nous en imagination dans cette chambre. Quel
sera le premier objet de notre recherche ? Les moyens d'évasion employés
par les meurtriers. Nous pouvons affirmer, - n'est-ce pas, - que nous ne croyons
ni l'un ni l'autre aux événements surnaturels ? Mesdames L'Espanaye
n'ont pas été assassinées par les esprits. Les auteurs
du meurtre étaient des êtres matériels, et ils ont fui matériellement.
» Or, comment ? Heureusement, il n'y a qu'une manière de raisonner
sur ce point. et cette manière nous conduira à une conclusion
positive. Examinons donc un à un les moyens possibles d'évasion.
Il est clair que les assassins étaient dans la chambre où l'on
a trouvé mademoiselle L'Espanaye, ou au moins dans la chambre adjacente
quand la foule a monté l'escalier. Ce n'est donc que dans ces deux chambres
que nous avons à chercher des issues. La police a levé les parquets,
ouvert les plafonds, sondé la maçonnerie des murs. Aucune issue
secrète n'a pu échapper à sa perspicacité. Mais
je ne me suis pas fié à ses yeux, et j'ai examiné avec
les miens ; il n'y a réellement pas d'issue secrète. Les deux
portes qui conduisent des chambres dans le corridor étaient solidement
fermées et les clefs en dedans. Voyons les cheminées. Celles-ci,
qui sont d'une largeur ordinaire jusqu'à une distance de huit ou dix
pieds au-dessus du foyer, ne livreraient pas au-delà un passage suffisant
à un gros chat.
» L'impossibilité de la fuite, du moins par les voies ci-dessus
indiquées, étant donc absolument établie, nous en sommes
réduits aux fenêtres. Personne n'a pu fuir par celles de la chambre
du devant sans être vu par la foule du dehors. Il a donc fallu que les
meurtriers s'échappassent par celles de la chambre de derrière.
» Maintenant, amenés, comme nous le sommes, à cette conclusion
par des déductions aussi irréfragables, nous n'avons pas le droit,
en tant que raisonneurs, de la rejeter en raison de son apparente impossibilité.
Il ne nous reste donc qu'à démontrer que cette impossibilité
apparente n'existe pas en réalité.
» Il y a deux fenêtres dans la chambre. L'une des deux n'est pas
obstruée par l'ameublement, et est restée entièrement visible.
La partie inférieure de l'autre est cachée par le chevet du lit,
qui est fort massif et qui est poussé tout contre. On a constaté
que la première était solidement assujettie en dedans. Elle a
résisté aux efforts les plus violents de ceux qui ont essayé
de la lever. On avait percé dans son châssis, à gauche,
un grand trou avec une vrille, et on y trouva un gros clou enfoncé presque
jusqu'à la tête. En examinant l'autre fenêtre, on y a trouvé
fiché un clou semblable ; et un vigoureux effort pour lever le châssis
n'a pas eu plus de succès que de l'autre côté. La police
était dès lors pleinement convaincue qu'aucune fuite n'avait pu
s'effectuer par ce chemin. Il fut donc considéré comme superflu
de retirer les clous et d'ouvrir les fenêtres.
» Mon examen fut un peu plus minutieux, et cela par la raison que je vous
ai donnée tout à l'heure. C'était le cas, je le savais,
où il fallait démontrer que l'impossibilité n'était
qu'apparente.
» Je continuai à raisonner ainsi, - a posteriori. Les meurtriers
s'étaient évadés par l'une de ces fenêtres. Cela
étant, ils ne pouvaient pas avoir réassujetti les châssis
en dedans, comme on les a trouvés ; considération qui, par son
évidence, a borné les recherches de la police dans ce sens-là.
Cependant, ces châssis étaient bien fermés. Il faut donc
qu'ils puissent se fermer d'eux-mêmes. Il n'y avait pas moyen d'échapper
à cette conclusion. J'allai droit à la fenêtre non bouchée,
je retirai le clou avec quelque difficulté, et j'essayai de lever le
châssis. Il a résisté à tous mes efforts, comme je
m'y attendais. Il y avait donc, j'en étais sûr maintenant, un ressort
caché ; et ce fait, corroborant mon idée, me convainquit au moins
de la justesse de mes prémisses, quelques mystérieuses que m'apparussent
toujours les circonstances relatives aux clous. Un examen minutieux me fit bientôt
découvrir le ressort secret. Je le poussai, et, satisfait de ma découverte,
je m'abstins de lever le châssis. » Je remis alors le clou en place
et l'examinai attentivement. Une personne passant par la fenêtre pouvait
l'avoir refermée, et le ressort aurait fait son office mais le clou n'aurait
pas été replacé. Cette conclusion était nette et
rétrécissait encore le champ de mes investigations. Il fallait
que les assassins se fussent enfuis par l'autre fenêtre. En supposant
donc que les ressorts des deux croisées fussent semblables, comme il
était probable, il fallait cependant trouver une différence dans
les clous, ou au moins dans la manière dont ils avaient été
fixés. Je montai sur le fond de sangle du lit, et je regardai minutieusement
l'autre fenêtre par-dessus le chevet du lit. Je passai ma main derrière,
je découvris aisément le ressort, et je le fis jouer ; - il était,
comme je l'avais deviné, identique au premier. Alors, j'examinai le clou.
Il était aussi gros que l'autre, et fixé de la même manière,
enfoncé presque jusqu'à la tête.
» Vous direz que j'étais embarrassé ; mais, si vous une
pareille pensée, c'est que vous vous êtes mépris sur la
nature de mes inductions. Pour me servir d'un terme de jeu, je n'avais pas commis
une seule faute ; je n'avais pas perdu la piste un seul instant ; il n'y avait
pas une lacune d'un anneau à la chaîne. J'avais suivi le secret
jusque dans sa dernière phase, et cette phase, c'était le clou.
Il ressemblait, dis-je, sous tous les rapports, à son voisin de l'autre
fenêtre ; mais ce fait, quelque concluant qu'il fût en apparence,
devenait absolument nul, en face de cette considération dominante, à
savoir que là, à ce clou, finissait le fil conducteur. Il faut,
me dis-je, qu'il y ait dans ce clou quelque chose de défectueux. Je le
touchai, et la tête, avec un petit morceau de la tige, un quart de pouce
environ, me resta dans les doigts. Le reste de la tige était dans letrou,
où elle s’était cassée. Cette fracture était
fort ancienne, car les bords étaient incrustés de rouille, et
elle avait été opérée par un coup de marteau, qui
avait enfoncé en partie la tête du clou dans le fond du châssis.
Je rajustai soigneusement la tête avec le morceau qui la continuait, et
le tout figura un clou intact ; la fissure était inappréciable.
Je pressai le ressort, je levai doucement la croisée de quelques pouces
; la tête du clou vint avec elle, sans bouger de son trou. Je refermai
la croisée, et le clou offrit de nouveau le semblant d'un clou complet.
« Jusqu'ici l'énigme était débrouillée. L'assassin
avait fui par la fenêtre qui touchait au lit. Qu'elle fût retombée
d'elle-même après la fuite ou qu'elle eût été
fermée par une main humaine, elle était retenue par le ressort,
et la police avait attribué cette résistance au clou ; aussi toute
enquête ultérieure avait été jugée superflue.
La question, maintenant, était celle du mode de descente. Sur ce point,
j'avais satisfait mon esprit dans notre promenade autour du bâtiment.
A cinq pieds et demi environ de la fenêtre en question court une chaîne
de paratonnerre. De cette chaîne, il eût été impossible
à n'importe qui d'atteindre la fenêtre, à plus forte raison,
d'entrer.
» Toutefois, j'ai remarqué que les volets du quatrième étage
étaient du genre particulier que les menuisiers parisiens appellent ferrades,
genre de volets fort peu usité aujourd'hui, mais qu'on rencontre fréquemment
dans de vieilles maisons de Lyon et de Bordeaux. Ils sont faits comme une porte
ordinaire (porte simple, et non pas à double battant), à l'exception
que la partie inférieure est façonnée à jour et
treillissée, ce qui donne aux mains une excellente prise.
» Dans le cas en question, ces volets sont larges de trois bons pieds
et demi. Quand nous les avons examinés du derrière de la maison,
ils étaient tous les deux ouverts à moitié, c'est-à-dire
qu'ils faisaient angle droit avec le mur. Il est présumable que la police
a examiné comme moi les derrières du bâtiment ; mais, en
regardant ces ferrades dans le sens de leur largeur (comme elle les a vues inévitablement),
elle n'a sans doute pas pris garde à cette largeur même, ou du
moins elle n'y a pas attaché l'importance nécessaire. En somme,
les agents, quand il a été démontré pour eux que
la fuite n'avait pu s'effectuer de ce côté, ne leur ont appliqué
qu'un examen succinct.
» Toutefois, il était évident pour moi que le volet appartenant
à la fenêtre située au chevet du lit, si on le supposait
rabattu contre le mur, se trouverait à deux pieds de la chaîne
du paratonnerre. Il était clair aussi que, par l'effort d'une énergie
et d'un courage insolites, on pouvait, à l'aide de la chaîne, avoir
opéré une invasion par la fenêtre. Arrivé à
cette distance de deux pieds et demi (je suppose maintenant le volet complètement
ouvert), un voleur aurait pu trouver dans le treillage une prise solide. Il
aurait pu dès lors, en lâchant la chaîne, en assurant bien
ses pieds contre le mur et en s'élançant vivement, tomber dans
la chambre, et attirer violemment le volet avec lui de manière à
le fermer, - en supposant, toutefois, la fenêtre ouverte à ce moment-là.
» Remarquez bien, je vous prie, que j'ai parlé d'une énergie
très peu commune, nécessaire pour réussir dans une entreprise
aussi difficile, aussi hasardeuse. Mon but est de vous prouver d'abord que la
chose a pu se faire, - en second lieu et principalement, d'attirer votre attention
sur le caractère très extraordinaire, presque surnaturel, de l'agilité
nécessaire pour l'accomplir.
» Vous direz sans doute, en vous servant de la langue judiciaire, que,
pour donner ma preuve à fortiori, je devrais plutôt sous-évaluer
l'énergie nécessaire dans ce cas que réclamer son exacte
estimation. C'est peut-être la pratique des tribunaux, mais cela ne rentre
pas dans les us de la raison. Mon objet final, c'est la vérité.
Mon but actuel, c'est de vous induire à rapprocher cette énergie
tout à fait insolite de cette voix particulière, de cette voix
aiguë (ou âpre), de cette voix saccadée, dont la nationalité
n'a pu être constatée par l'accord de deux témoins, et dans
laquelle personne n'a saisi de mots articulés, de syllabisation.
A ces mots, une conception vague et embryonnaire de la pensée de Dupin
passa dans mon esprit. Il me semblait être sur la limite de la compréhension
sans pouvoir comprendre ; comme les gens qui sont quelquefois sur le bord du
souvenir, et qui cependant ne parviennent pas à se rappeler. Mon ami
continua son argumentation :
- Vous voyez, dit-il, que j'ai transporté la question du mode de sortie
au mode d'entrée. Il était dans mon plan de démontrer qu'elles
se sont effectuées de la même manière et sur le même
point. Retournons maintenant dans l'intérieur de la chambre. Examinons
toutes les particularités. Les tiroirs de la commode, dit-on, ont été
mis au pillage, et cependant on y a trouvé plusieurs articles de toilette
intacts. Cette conclusion est absurde ; c'est une simple conjecture, - une conjecture
passablement niaise, et rien de plus. Comment pouvons-nous savoir que les articles
trouvés dans les tiroirs ne représentent pas tout ce que les tiroirs
contenaient ? Madame L’Espanaye et sa fille menaient une vie excessivement
retirée, ne voyaient pas le monde, sortaient rarement, avaient donc peu
d'occasions de changer de toilette. Ceux qu'on a trouvés étaient
au moins d'aussi bonne qualité qu'aucun de ceux que possédaient
vraisemblablement ces dames. Et, si un voleur en avait pris quelques-uns, pourquoi
n'aurait-il pas pris les meilleurs, - pourquoi ne les aurait-il pas tous pris
? Bref, pourquoi aurait-il abandonné les quatre mille francs en or pour
s'empêtrer d'un paquet de linge ? L'or a été abandonné.
La presque totalité de la somme désignée par le banquier
Mignaud a été trouvée sur le parquet, dans les sacs. Je
tiens donc à écarter de votre pensée l'idée saugrenue
d'un intérêt, idée engendrée dans le cerveau de la
police par les dépositions qui parlent d'argent délivré
à la porte même de la maison. Des coïncidences dix fois plus
remarquables que celle-ci (la livraison de l'argent et le meurtre commis trois
jours après sur le propriétaire) se présentent dans chaque
heure de notre vie sans attirer notre attention, même une minute. En général,
les coïncidences sont de grosses pierres d'achoppement dans la route de
ces pauvres penseurs mal éduqués qui ne savent pas le premier
mot de la théorie des probabilités, théorie à laquelle
le savoir humain doit ses plus glorieuses conquêtes et ses plus belles
découvertes. Dans le cas présent, si l'or avait disparu, le fait
qu'il avait été délivré trois jours auparavant créerait
quelque chose de plus qu'une coïncidence. Cela corroborerait l'idée
d'intérêt. Mais, dans les circonstances réelles où
nous sommes placés, si nous supposons que l'or a été le
mobile de l'attaque, il nous faut supposer ce criminel assez indécis
et assez idiot pour oublier à la fois son or et le mobile qui l'a fait
agir.
» Mettez donc bien dans votre esprit les points sur lesquels j'ai attiré
votre attention, - cette voix particulière, cette agilité sans
pareille, et cette absence frappante d'intérêt dans un meurtre
aussi singulièrement atroce que celui-ci. - Maintenant, examinons la
boucherie en elle-même. Voilà une femme étranglée
par la force des mains, et introduite dans une cheminée, la tête
en bas. Des assassins ordinaires n'emploient pas de pareils procédés
pour tuer. Encore moins cachent-ils ainsi les cadavres de leurs victimes. Dans
cette façon de fourrer le corps dans la cheminée, vous admettrez
qu'il y a quelque chose d'excessif et de bizarre, - quelque chose d'absolument
inconciliable avec tout ce que nous connaissons en général des
actions humaines, même en supposant que les auteurs fussent les plus pervertis
des hommes. Songez aussi quelle force prodigieuse il a fallu pour pousser ce
corps dans une pareille ouverture, et l'y pousser si puissamment, que les efforts
réunis de plusieurs personnes furent à peine suffisants pour l'en
retirer.
» Portons maintenant notre attention sur d'autres indices de cette vigueur
merveilleuse. Dans le foyer, on a trouvé des mèches de cheveux,
- des mèches très épaisses de cheveux gris. Ils ont été
arrachés avec leurs racines. Vous savez quelle puissante force il faut
pour arracher seulement de la tête vingt ou trente cheveux à la
fois. Vous avez vu les mèches en question aussi bien que moi. A leurs
racines grumelées - affreux spectacle ! - adhéraient des fragments
de cuir chevelu, - preuve certaine de la prodigieuse puissance qu'il a fallu
déployer pour déraciner peut-être cinq cent mille cheveux
d'un seul coup,
« Non seulement le cou de la vieille dame était coupé, mais
la tête absolument séparée du corps ; l'instrument était
un simple rasoir. Je vous prie de remarquer cette férocité bestiale.
Je ne parle pas des meurtrissures du corps de madame L'Espanaye ; M. Dumas et
son honorable confrère, M. Étienne, ont affirmé quelles
avaient été produites par un instrument contondant; et en cela
ces messieurs furent tout à fait dans le vrai. L'instrument contondant
a été évidemment le pavé de la cour sur laquelle
la victime est tombée de la fenêtre qui donne sur le lit. Cette
idée, quelque simple qu'elle apparaisse maintenant, a échappé
à la police par la même raison qui l'a empêchée de
remarquer la largeur des volets ; parce que, grâce à la circonstance
des clous, sa perception était hermétiquement bouchée à
l'idée que les fenêtres eussent jamais pu être ouvertes.
» Si maintenant, - subsidiairement, - vous avez convenablement réfléchi
au désordre bizarre de la chambre, nous sommes allés assez avant
pour combiner les idées d'une agilité merveilleuse, d'une férocité
bestiale, d'une boucherie sans motif, d'une grotesquerie dans l'horrible absolument
étrangère à l'humanité, et d'une voix dont l'accent
est inconnu à l'oreille d'hommes de plusieurs nations, d'une voix dénuée
de toute syllabisation distincte et intelligible. Or, pour vous, qu'en ressort-il
? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination ?
Je sentis un frisson courir dans ma chair quand Dupin me fit cette question.
- Un fou, dis-je, aura commis ce meurtre, quelque maniaque furieux échappé
à une maison de santé du voisinage.
- Pas trop mal, répliqua-t-il, votre idée est presque applicable.
Mais les voix des fous, même dans leurs plus sauvages paroxysmes, ne se
sont jamais accordées avec ce qu'on dit de cette singulière voix
entendue dans l'escalier. Les fous font partie d'une nation quelconque, et leur
langage, pour incohérent qu'il soit dans les paroles, est toujours syllabifié.
En outre, le cheveu d'un fou ne ressemble pas à celui que je tiens maintenant
dans ma main. J'ai dégagé cette petite touffe des doigts rigides
et crispés de madame L'Espanaye. Dites-moi ce que vous en pensez.
- Dupin ! dis-je, complètement bouleversé, ces cheveux sont bien
extraordinaires, - ce ne sont pas là des cheveux humains!
Je n'ai pas affirmé qu'ils fussent tels, dit-il mais, avant de nous décider
sur ce point, je désire que vous jetiez un coup d'oeil sur le petit dessin
que j'ai tracé sur ce bout de papier. C'est un fac-similé qui
représente ce que certaines dépositions définissent les
meurtrissures noirâtres et les profondes marques d'ongles trouvées
sur le cou de mademoiselle L'Espanaye, et que MM. Dumas et Étienne appellent
une série de taches livides, évidemment causées par l'impression
des doigts.
- Vous voyez, continua mon ami en déployant le papier sur la table, que
ce dessin donne l'idée d'une poigne solide et ferme. Il n'y a pas d'apparence
que es doigts aient glissé. Chaque doigt a gardé, peut-être
jusqu'à la mort de la victime, la terrible prise 'qu'il s'était
faite, et dans laquelle il s'est moulé. Essayez maintenant de placer
tous vos doigts, en même temps, chacun dans la marque analogue que vous
voyez.
J'essayai, mais inutilement.
- Il est possible, dit Dupin, que nous ne fassions pas cette expérience
d'une manière décisive. Le papier est déployé sur
une surface plane, et la gorge humaine est cylindrique. Voici un rouleau de
bois dont la circonférence est à peu près celle d'un cou.
Étalez le dessin tout autour, et recommencez l'expérience.
J'obéis ; mais la difficulté fut encore plus évidente que
la première fois.
- Ceci, dis-je, n'est pas la trace d'une main humaine.
- Maintenant, dit Dupin, lisez ce passage de Cuvier.
C'était l'histoire minutieuse, anatomique et descriptive, du grand orang-outang
fauve des îles de l'Inde orientale. Tout le monde connaît suffisamment
la gigantesque stature, la force et l'agilité prodigieuses, la férocité
sauvage et les facultés d'imitation de ce mammifère. Je compris
d'un seul coup tout l'horrible du meurtre.
- La description des doigts, dis-je, quand j'eus fini la lecture, s'accorde
parfaitement avec le dessin. Je vois qu'aucun animal, - excepté un orang-outang,
et de l'espèce en question, - n'aurait pu faire des marques telles que
celles que vous avez dessinées. Cette touffe de poils fauves est aussi
d'un caractère identique à celui de l'animal de Cuvier. Mais je
ne me rends pas facilement compte des détails de cet effroyable mystère.
D'ailleurs, on a entendu deux voix se disputer, et l'une d'elles était
incontestablement la voix d'un Français.
C'est vrai ; et vous vous rappellerez une expression attribuée presque
unanimement à cette voix, - l'expression Mon Dieu ! Ces mots, dans les
circonstances présentes, ont été caractérisés
par l’un des témoins (Montani, le confiseur) comme exprimant un
reproche et une remontrance. C'est donc sur ces deux mots que j'ai fondé
l'espérance de débrouiller complètement l'énigme.
Un Français a eu connaissance du meurtre. Il est possible, - il est même
plus que probable qu'il est innocent de toute participation à cette sanglante
affaire. L'orang-outang a pu lui échapper. Il est possible qu'il ait
suivi sa trace jusqu'à la chambre, mais que, dans les circonstances terribles
qui ont suivi, il n'ait pu s'emparer de lui. L'animal est encore libre. Je ne
poursuivrai pas ces conjectures, je n'ai pas le droit d'appeler ces idées
d'un autre nom, puisque les ombres de réflexions qui leur servent de
base sont d'une profondeur à peine suffisante pour être appréciées
par ma propre raison, et que je ne prétendrais pas qu’elles fussent
appréciables pour une autre intelligence. Nous les nommerons donc des
conjectures, et nous ne les prendrons que pour telles. Si le Français
en question est, comme je le suppose, innocent de cette atrocité, cette
annonce que j'ai laissée hier au soir, pendant que nous retournions au
logis dans les bureaux du journal le Monde (feuille consacrée aux intérêts
maritimes, et très recherchée par les marins), l’amènera
chez nous.
Il me tendit un papier, et je lus :
AVIS. - On a trouvé dans le bois de Boulogne, le matin du ... courant
(c'était le matin de l'assassinat), de fort bonne heure, un énorme
orang-outang fauve de l'espèce de Bornéo. Le propriétaire
(qu'on sait être un marin appartenant à l'équipage d'un
navire maltais) peut retrouver l'animal, après en avoir donné
un signalement satisfaisant et remboursé quelques frais à la personne
qui s'en est emparée et qui l'a gardé. S'adresser rue ... , n°
... , faubourg Saint-Germain, au troisième.
Comment avez-vous pu, demandai-je à Dupin, savoir que l'homme était
un marin, et qu'il appartenait à un navire maltais ?
- Je ne le sais pas, dit-il, je n'en suis pas sûr. Voici toutefois un
petit morceau de ruban qui, si j'en juge par sa forme et son aspect graisseux
a évidemment servi à nouer les cheveux en une de ces longues queues
qui rendent les marins si fiers et si farauds. En outre, ce noeud est un de
ceux que peu de personnes savent faire, excepté les marins, et il est
particulier aux Maltais. J'ai ramassé le ruban au bas de la chaîne
du paratonnerre. Il est impossible qu'il ait appartenu à l'une des deux
victimes. Après tout, si je me suis trompé en induisant de ce
ruban que le Français est un marin appartenant à un navire maltais,
je n'aurai fait de mal à personne avec mon annonce. Si je suis dans l'erreur,
il supposera simplement que j'ai été fourvoyé par quelque
circonstance dont il ne prendra pas la peine de s'enquérir. Mais, si
je suis dans le vrai, il y a un grand point de gagné. Le Français,
qui a connaissance du meurtre, bien qu'il en soit innocent, hésitera
naturellement à répondre à l'annonce, - à réclamer
son orang-outang. Il raisonnera ainsi : « Je suis innocent ; je suis pauvre
mon orang-outang est d'un grand prix ; - c'est presque une fortune dans une
situation comme la mienne ; - pourquoi le perdrais-je par quelques niaises appréhensions
de danger ? Le voilà, il est sous ma main. On l'a trouvé dans
le bois de Boulogne, - à une grande distance du théâtre
du meurtre. Soupçonnera-t-on jamais qu'une bête brute ait pu faire
le coup ? La police est dépistée, - elle n'a pu retrouver le plus
petit fil conducteur. Quand même on serait sur la piste de l'animal, il
serait impossible de me prouver que j'aie eu connaissance de ce meurtre, ou
de m'incriminer en raison de cette connaissance. Enfin, et avant tout, je suis
connu. Le rédacteur de l'annonce me désigne comme le propriétaire
de la bête. Mais je ne sais pas jusqu'à quel point s'étend
sa certitude. Si j'évite de réclamer une propriété
d'une aussi grosse valeur, qui est connue pour m'appartenir, je puis attirer
sur l'animal un dangereux soupçon. Ce serait de ma part une mauvaise
politique d'appeler l'attention sur moi ou sur la bête. Je répondrai
décidément à l'avis du journal, je reprendrai mon orang-outang,
et je l'enfermerai solidement jusqu'à ce que cette affaire soit oubliée.
»
En ce moment, nous entendîmes un pas qui montait l'escalier.
- Apprêtez-vous, dit Dupin, prenez vos pistolets, mais ne vous en servez
pas, - ne les montrez pas avant un signal de moi.
On avait laissé ouverte la porte cochère, et le visiteur était
entré sans sonner et avait gravi plusieurs marches de rescalier. Mais
on eût dit maintenant qu'il hésitait. Nous l'entendions redescendre.
Dupin se dirigea vivement vers la porte, quand nous l'entendîmes qui remontait.
Cette fois, il ne battit pas délibérément et frappa à
en retraite, mais s'avança et frappa à la porte de notre chambre.
- Entrez, dit Dupin d'une voix gaie et cordiale.
Un homme se présenta. C 'était évidemment un marin, - un
grand, robuste et musculeux individu, avec Une expression d'audace de tous les
diables qui n'était pas du tout déplaisante. Sa figure, fortement
hâlée, était plus qu'à moitié cachée
par les favoris et les moustaches. il portait un gros bâton de chêne,
mais ne semblait pas autrement armé. Il nous salua gauchement, et nous
souhaita le bonsoir avec un accent français qui, bien que légèrement
bâtardé de suisse, rappelait suffisamment une origine parisienne.
-Asseyez-vous, mon ami, dit Dupin ; je suppose que vous venez pour votre orang-outang.
Sur ma parole, je vous l'envie presque ; il est remarquablement beau et c'est
sans doute une bête d'un grand prix. Quel âge lui donnez-vous bien?
Le matelot aspira longuement, de l'air d'un homme qui se trouve soulagé
d'un poids intolérable, et répliqua d'une voix assurée.:
- Je ne saurais trop vous dire ; cependant, il ne peut guère avoir plus
de quatre ou cinq ans. Est-ce que vous l'avez ici ?
- Oh! non; nous n'avions pas de lieu commode pour l'enfermer. Il est dans une
écurie de manège près d’ici, rue Dubourg. Vous pourrez
l'avoir demain matin. Ainsi vous êtes en mesure de prouver votre droit
de propriété ?
- Oui, monsieur, certainement.
- Je serais vraiment peiné de m'en séparer, dit Dupin.
- Je n'entends pas, dit l'homme, que vous ayez pris tant de peine pour rien
; je n'y ai pas compté. Je payerai volontiers une récompense à
la personne qui a retrouvé l'animal, une récompense raisonnable
s'entend.
- Fort bien, répliqua mon ami, tout cela est fort juste, en vérité.
Voyons, - que donneriez-vous bien ? Ah ! je vais vous le dire. Voici quelle
sera ma récompense : vous me raconterez tout ce que vous savez relativement
aux assassinats de la rue Morgue.
Dupin prononça ces derniers mots d'une voix très basse et fort
tranquillement. Il se dirigea vers la porte avec la même placidité,
la ferma, et mit la clef dans sa poche. Il tira alors un pistolet de son sein,
et le posa sans le moindre émoi sur la table.
La figure du marin devint pourpre, comme s'il en était aux agonies d'une
suffocation. Il se dressa sur ses pieds et saisit son bâton ; mais, une
seconde après, il se laissa retomber sur son siège, tremblant
violemment et la mort sur le visage. Il ne pouvait articuler une parole. Je
le plaignais du plus profond de mon coeur.
- Mon ami, dit Dupin d'une voix pleine de bonté, vous vous alarmez sans
motif, - je vous assure. Nous ne voulons vous faire aucun mal. Sur mon honneur
de galant homme et de Français, nous n'avons aucun mauvais dessein contre
vous. Je sais parfaitement que vous êtes innocent des horreurs de la rue
Morgue. Cependant, cela ne veut pas dire que vous. n'y soyez pas quelque peu
impliqué. Le peu que je vous ai dit doit vous prouver que j'ai eu sur
cette affaire des moyens d'information dont vous ne vous seriez jamais douté.
Maintenant, la chose est claire pour nous. Vous n'avez rien fait que vous ayez
pu éviter, - rien, à coup sûr, qui vous rende coupable.
Vous auriez pu voler impunément ; vous n'avez même pas été
coupable de vol. Vous n'avez rien à cacher ; vous n'avez aucune raison
de cacher quoi que ce soit. D'un autre côté, vous êtes contraint
par tous les principes de l'honneur à confesser tout ce que vous savez.
Un homme innocent est actuellement en prison, accusé du crime dont vous
pouvez indiquer l'auteur.
Pendant que Dupin prononçait ces mots, le matelot avait recouvré,
en grande partie, sa présence d'esprit ; mais toute sa première
hardiesse avait disparu.
Que Dieu me soit en aide ! dit-il après une petite pause, je vous dirai
tout ce que je sais sur cette affaire ; mais je n espère pas que vous
en croyiez la moitié, - je serais vraiment un sot, si je l'espérais
! Cependant, je suis innocent, et je dirai tout ce que j'ai sur le coeur, quand
même il m'en coûterait la vie.
Voici en substance ce qu'il nous raconta : Il avait fait dernièrement
un voyage dans l'archipel indien. Une bande de matelots, dont il faisait partie,
débarqua à Bornéo et pénétra dans l'intérieur
pour y faire une excursion d'amateurs. Lui et un de ses camarades avaient pris
l'orang-outang. Ce camarade mourut, et l'animal devint donc sa propriété
exclusive, à lui. Après bien des embarras causés par l'indomptable
férocité du captif pendant la traversée, il réussit
à la longue à le loger sûrement dans sa propre demeure à
Paris, et, pour ne pas attirer sur lui-même l'insupportable curiosité
des voisins, il avait soigneusement enfermé l'animal, jusqu'à
ce qu'il l'eût guéri d'une blessure au pied qu'il s'était
faite à bord avec une esquille. Son projet, finalement, était
de le vendre.
Comme il revenait, une nuit, ou plutôt un matin le matin du meurtre, -
d'une petite orgie de matelots, il trouva la bête installée dans
sa chambre à coucher ; elle s'était échappée du
cabinet voisin, où il la croyait solidement enfermée. Un rasoir
à la main et toute barbouillée de savon, elle était assise
devant un miroir, et essayait de se raser, comme sans doute elle l'avait vu
faire à son maître en l'épiant par le trou de la serrure.
Terrifié en voyant une arme si dangereuse dans les mains d'un animal
aussi féroce, parfaitement capable de s'en servir, l'homme, pendant quelques
instants, n'avait su quel parti prendre. D'habitude, il avait dompté
l'animal, même dans ses accès les plus furieux, par des coups de
fouet, et il voulut y recourir cette fois encore. Mais, en voyant le fouet,
l'orang-outang bondit à travers la porte de la chambre, dégringola
par les escaliers, et, profitant d'une fenêtre ouverte par malheur, il
se jeta dans la rue.
Le Français, désespéré, poursuivit le singe ; celui-ci,
tenant toujours son rasoir d'une main, s'arrêtait de temps en temps, se
retournait, et faisait des grimaces à l'homme qui le poursuivait, jusqu'à
ce qu'il se vît près d'être atteint, puis il reprenait sa
course. Cette chasse dura ainsi un bon bout de temps. Les rues étaient
profondément tranquilles, et il pouvait être trois heures du matin.
En traversant un passage derrière la rue Morgue, l'attention du fugitif
fut attirée par une lumière qui partait de la fenêtre de
madame L'Espanaye, au quatrième étage de sa maison. Il se précipita
vers le mur, il aperçut la chaîne du paratonnerre, y grimpa avec
une inconcevable agilité, saisit le volet, qui était complètement
rabattu contre le mur, et, en s'appuyant dessus, il s'élança droit
sur le chevet du lit. Toute cette gymnastique ne dura pas une minute. Le volet
avait été repoussé contre le mur par le bond que l'orang-outang
avait fait en se jetant dans la chambre'.
Cependant, le matelot était à la fois joyeux et inquiet. Il avait
donc bonne espérance de ressaisir l'animal, qui pouvait difficilement
s'échapper de la trappe où il s'était aventuré,
et d'où on pouvait lui barrer la fuite. D'un autre côté
il y avait lieu d'être fort inquiet de ce qu'il pouvait faire dans la
maison. Cette dernière réflexion incita l'homme à se remettre
à la poursuite de son fugitif. Il n'est pas difficile pour un marin de
grimper à une chaîne de paratonnerre ; mais, quand il fut arrivé
à la hauteur de la fenêtre, située assez loin sur sa gauche,
il se trouva fort empêché ; tout ce qu'il put faire de mieux fut
de se dresser de manière à jeter un coup d'oeil dans l’intérieur
de la chambre. Mais ce qu'il vit lui fit presque lâcher prise dans l'excès
de sa terreur. C'était alors que s'élevaient les horribles cris
qui, à travers le silence de la nuit, réveillèrent en sursaut
les habitants d la rue Morgue.
Madame L'Espanaye et sa fille, vêtus de leurs toilettes de nuit, étaient
sans doute occupées à ranger quelques papiers dans le coffret
de fer dont il a été fait mention, et qui avait été
traîné au milieu de la chambre. Il était ouvert, et tout
son contenu était éparpillé sur le parquet. Les victimes
avaient sans doute le dos tourné à la fenêtre ; et, à
en juger par le temps qui s'écoula entre l'invasion de la bête
et les premiers cris, il est probable qu’elles ne l'aperçurent
pas tout de suite. Le claquement du volet a pu être vraisemblablement
attribué au vent.
Quand le matelot regarda dans la chambre, le terrible animal avait empoigné
madame L'Espanaye par ses cheveux qui étaient épars et qu'elle
peignait, et il agitait le rasoir autour de sa figure, en imitant les gestes
d'un barbier. La fille était par terre, immobile ; elle s'était
évanouie. Les cris et les efforts de la vieille dame, pendant lesquels
les cheveux lui furent arrachés de la tête, eurent pour effet de
changer en fureur les dispositions probablement pacifiques de l’orang-outang.
D'un coup rapide de son bras musculeux, il sépara presque la tête
du corps. La vue du sang transforma sa fureur en frénésie. Il
grinçait des dents, il lançait du feu par les yeux. Il se jeta
sur le corps de la jeune personne, il lui ensevelit ses griffes dans la gorge,
et les y laissa jusqu’à ce qu’elle fût morte. Ses yeux
égarés et sauvages tombèrent en ce moment sur le chevet
du lit, au-dessus duquel il put apercevoir la face de son maître, paralysée
par l'horreur.
La furie de la bête, qui sans aucun doute se souvenait du terrible fouet,
se changea immédiatement en frayeur. Sachant bien quelle avait mérité
un châtiment, elle semblait vouloir cacher les traces sanglantes de son
action, et bondissait à travers la chambre dans un accès d'agitation
nerveuse, bousculant et brisant les meubles à chacun de ses mouvements,
et arrachant les matelas du lit. Finalement, elle s'empara du corps de la fille,
et le poussa dans la cheminée, dans la posture où elle fut trouvée,
puis de celui de la vieille dame qu’elle précipita la tête
la première à travers la fenêtre.
Comme le singe s'approchait de la fenêtre avec son fardeau tout mutilé,
le matelot épouvanté se baissa, et, se laissant couler le long
de la chaîne sans précautions, il s'enfuit tout d'un trait jusque
chez lui, redoutant les conséquences de cette atroce boucherie, et, dans
sa terreur, abandonnant volontiers tout souci de la destinée de son orang-outang.
Les voix entendues par les gens de l'escalier étaient ses exclamations
d'horreur et d'effroi mêlées aux glapissements diaboliques de la
bête.
Je n'ai presque rien à ajouter. L'orang-outang s'était sans doute
échappé de la chambre par la chaîne du paratonnerre, juste
avant que la porte fût enfoncée. En passant par la fenêtre,
il l'avait évidemment refermée. Il fut rattrapé plus tard
par le propriétaire lui-même, qui le vendit pour un bon prix au
Jardin des plantes.
Lebon fut immédiatement relâché, après que nous eûmes
raconté toutes les circonstances de l'affaire, assaisonnées de
quelques commentaires de Dupin, dans le cabinet même du préfet
de police. Ce fonctionnaire, quelque bien disposé qu'il fût envers
mon ami, ne pouvait pas absolument déguiser sa mauvaise humeur en voyant
l'affaire prendre cette tournure, et se laissa aller à un ou deux sarcasmes
sur la manie des personnes qui se mêlaient de ses fonctions.
- Laissez-le parler, dit Dupin, qui n’avait pas jugé à propos
de répliquer. Laissez-le jaser, cela allégera sa conscience. Je
suis content de l'avoir battu sur son propre terrain. Néanmoins, qu'il
n'ait pas pu débrouiller ce mystère, il n'y a nullement lieu de
s'en étonner, et cela est moins singulier qu'il ne le croit ; car, en
vérité, notre ami le préfet est un peu trop fin pour être
profond. Sa science n'a pas de base. Elle est tout en tête et n'a pas
de corps, comme les portraits de la déesse Laverna, - ou, si vous aimez
mieux, tout en tête et en épaules, comme une morue. Mais, après
tout, c'est un brave homme. Je l'adore particulièrement pour un merveilleux
genre de cant auquel il doit sa réputation de génie. Je veux parler
de sa manie de nier ce qui est, et d'expliquer ce qui n'est pas.
1 Ai-je besoin d'avertir à propos de la rue Morgue, du passage Lamartine,
etc., qu’Edgar Poe n'est jamais venu à Paris ? - C. B.*
*= Charles Baudelaire, qui a traduit les oeuvres d'Edgar Allan Poe.